Je dénonce "l'inutilité" de cette mesure qui vise à déplacer la misère, à l’expulser du centre-ville. Pourquoi ne pas l’étendre aux autres quartiers de la ville ? On peut encore une fois parler d'"effets de communication" pour décrire cet d'arrêté municipal, qui ne franchira pas la barrière de la presse locale.
Existe-t-il une menace réelle à l’ordre public et un caractère proportionné de cet arrêté ?
La société française semble se couper de plus en plus de ses citoyens en marge. Ces pauvres dérangent, sans doute parce qu’ils illustrent l’échec de notre démocratie à régler le problème de la pauvreté.
La crise actuelle est l’occasion de rejeter plus facilement les exclus hors du champ social et d’en faire des boucs émissaires. « Il ne faut pas faire la guerre aux pauvres, mais à la pauvreté. » Gageons que la pensée de l’abbé Pierre finisse par lui survivre et soit un jour enfin entendue.
Dreux affiche un arrêté municipal anti-mendicité
Article paru dans l'Echo républicain - 22 juin 2013
Une centaine de rues et places de la ville sont interdites aux marginaux jusqu’au 31 décembre. Un arrêté anti-mendicité a été placardé sur la place Mésirard.
Jugés indésirables dans le centre-ville
Ils peuvent aller tendre la main sur la place des Oriels ou dans n'importe quel quartier de la ville. Mais dans le centre… c'est fini. Pour la première fois, Gérard Hamel (UMP), maire de Dreux, a signé un arrêté anti-mendicité estival avec prolongation hivernale, pour mettre un terme à la présence d'individus jugés indésirables dans l'hypercentre. Une centaine de rues et places du centre-ville ne sont logiquement plus accessibles à la poignée de marginaux qui errent une bonne partie de la journée dans ce secteur.
« Pas de pauvres en ville »
Avec ou sans chien, ils tendent la main ou squattent les petites places aux alentours du marché couvert. Mais l'arrêté ratisse large. Il cible « des groupes d'individus dont le comportement agressif provoque des troubles à la tranquillité à la sécurité et à l'ordre public». La consommation d'alcool est également mise en exergue pour justifier cette mesure d'éloignement.
« Hamel ne veut pas voir de pauvres en centre-ville. Déjà, ils ont viré les Restos du cœur… » Dominique, 53 ans, une vingtaine d'années de manche au compteur, a la gouaille sans fioritures de ceux à qui la vie n'a pas fait de cadeaux. Assis sur son sac à dos à l'entrée de la rue Illiers, il connaît tout le monde. Un bonjour, un sourire, une petite pièce, il interpelle un passant. « Est-ce-que je vous gêne quand je fais la manche ? » La discussion s'installe. « S'il faut signer quelque chose pour qu'on te foute la paix, je signe, » lui promet une femme appuyée sur une béquille.
Dominique avait bien vu le panneau accroché à un candélabre de la place Mésirard. Il l'avait vu, mais il n'avait pas pris la peine de le lire. Quand on lui en fait un résumé… Le cri du c'ur jaillit. « J'en ai rien à foutre de son arrêté. J'en avais même pas entendu parler. Qu'il me donne du boulot. Moi je n'emmerde personne. Hier, j'ai fait dix kilomètres à pied pour aller chercher un boulot. J'ai pas de voiture. Même pour balayer la rue, il faut bientôt le bac. » Dominique dit avoir travaillé pour la Ville de Dreux et pour celle de Vernouillet. Des contrats sans lendemain. Lui qui est passé par la Sacred à la fin des années 70, vit désormais au foyer Adoma.
À Dreux, tout le monde sait qui il est. Il suffit de marcher à ses côtés dans la Grande-Rue : rares sont ceux qui ne le saluent pas.
Il a bien essayé la manche à Chartres. « Là-bas, ça craint. Le jour ou tu vas chercher ton RSA, on te casse la gueule pour te piquer ton pognon. » Alors il est revenu à Dreux. Mais il ne s'approche pas trop d'autres compagnons d'infortune « qui picolent beaucoup et qui emmerdent les gens », déplore-t-il en montrant du doigt la petite place près de l'office de tourisme. « Et puis, il il y a les Roumains avec leur accordéon près de La Poste. » Ils n'ont visiblement pas grand-chose en commun.
« S'il faut signer pour qu'on te foute la paix, je signe »
Dominique vit en marge, mais ce n'est pas vraiment un choix. « Trouver du boulot à 53 ans », il n'y croit pas. « Ça fait vingt ans que je fais la manche ici, c'est pas demain qu'ils vont me virer. Quand on respecte les gens, il n'y a pas de problème. » Lui aimerait bien « un genre de foyer Emmaüs » qui permettrait à ces galériens d'avoir un endroit où se poser. » Dominique se décrit comme « un solitaire ». Il ne se sent pas vraiment concerné et surtout pas responsable du comportement des autres. Arrêté municipal ou pas… il reviendra tous les jours, tendre la main dans la rue Illiers, où il fait un peu partie des murs.
Yves Le Calvez
yves.lecalvez@centrefrance.com